Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer

Retranscription de la rencontre avec Zhang Ziyi (章子怡), ou « Réappropriation de sinogrammes intraductibles. »

Salle Buñuel. Palais des Festivals. Cannes Classics. 

La conversation est animée par Yves Montmayeur (spécialiste du cinéma asiatique et réalisateur de nombreux documentaires à ce propos). Je ne peux que vous conseiller de la visionner car on peut y entendre l’actrice s’exprimer dans sa langue maternelle. 

Néanmoins, le parcours de la traductrice fut laborieux (loin de moi l’idée de la blâmer : le chinois est probablement la langue la plus difficile à traduire en direct) ; j’ai donc demandé à Ludovic Bontemps (jeune cinéaste européen qui a récemment intégré l’Université de Cinéma de Pékin, spécialiste de la filmographie de Wong Kar-Wai et de King Hu) de retravailler l’entièreté de la traduction le plus fidèlement possible afin de nous permettre de retranscrire au mieux cette rencontre inédite. Les éléments entre crochets sont soit des notes de traduction, soit des notes concernant le langage non-verbal.  

Résumé succinct du parcours de l’actrice…

Zhang Ziyi fête ses vingt années de carrière cinématographique. Elle fait sa première apparition sous la supervision de Zhang Yimou dans « The Road Home ». L’année d’après, elle débarque au Festival de Cannes pour « Tigre et Dragon » d’Ang Lee. Depuis, elle est souvent revenue sur la Croisette, en tant que membre du Jury (celui de la Compétition ou du Certain Regard), mais également pour des films majeurs comme « 2046 » de Wong Kar Wai ou « Le Secret des poignards volants » de Zhang Yimou. 

« The House of Flying Daggers »

Sa nomination aux Golden Globes et aux BAFTA est remarquée avec « Mémoires d’une geisha » de Rob Marshall et « The Grandmaster » de Wong Kar Wai en 2013 pour lequel elle obtient douze prix d’interprétation. Elle sera prochainement à l’affiche de « Godzilla II, Roi des monstres » (https://www.youtube.com/watch?v=Je9vPujI0SA).

Quelques termes clefs avant d’aborder cette interview…

– Le Wu Xia Pian (武侠片)

Il s’agit d’un genre cinématographique chinois d’arts martiaux, mettant en scène des combats d’épées au temps des dynasties. Le Wu Xia est considéré comme un sous-genre du genre principal dit de kung fu ou d’arts martiaux.

Cela fut principalement popularisé par l’émergence de la « Shaw Brothers » en 1965. Par ailleurs, leur premier film en couleur n’a pas été choisi de manière anodine : il s’agit d’un remake du tout premier film de Wu Xia « L’Incendie du monastère du Lotus rouge », sorti initialement en 1928. Le genre va faire de nombreux succès commerciaux avec, en tête de ligne, des réalisateurs tels que Li Hanxiang (connus pour ses films de costumes), King Hu (avec les fameux « Dragon Gate Inn » et « A Touch of Zen »), Chang Cheh (spécialisé dans le kung fu) ou encore Chor Yuen.

Plus récemment, on retrouve les films de Tsui Hark (à partir de fin des années quatre-vingts), mais c’est Li An et son « Tigre et Dragon » qui redore définitivement le blason de cette catégorie. Plus tard, Zhang Yimou s’y confrontera aussi avec « Hero » et « Le Secret des Poignards Volants ». 

Les films et séries de Wu Xia sont très populaires en Chine. Leur dimension commerciale a également un impact non-négligeable dans l’industrie. La majorité ne sont pas directement distribués à l’international ce qui restreint malheureusement le public non-chinois à des films susmentionnés.

Les protagonistes sont généralement des chevaliers errants emplis de valeurs morales qui se battent pour la justice ou contre un gouvernement corrompu ; c’est ce que l’on nomme le Jianghu. Ces personnages ont généralement atteint une sagesse extrême (ou tentent de l’atteindre) et une maîtrise hors-norme des arts martiaux. A l’écran, cela se traduit par des séquences de mouvements qui semblent physiquement impossibles à réaliser (monter sur les murs ou marcher sur les fines branches de bambous chez Li An, faire des sauts vertigineux et périlleux ou trop rapides chez King Hu,…). Leur quête se mène sur le plan physique, certes, mais surtout sur un plan profondément intime ; l’arme ou la technique seule ne suffisent pas (c’est d’ailleurs l’erreur que fera le personnage de Yu Jiao Long dans « Tigre et Dragon »). 

– Le Jianghu (江湖)

Le Jianghu est un terme inhérent au monde et à la culture chinoise, si bien qu’il est très difficile d’établir une traduction précise. Ainsi, les films chinois possédant le mot « Jianghu » dans leur titre n’ont pas de traduction adéquate véritablement digne de ce terme. Nous pouvons le constater avec le dernier Jia Zhangke, « Jianghu Ernü » (signifiant « Les enfants du Jianghu ») transformé en « Les éternels ». 

« Jiangsu », ou littéralement « Lacs et rivières », correspond à un concept très large. Cela peut désigner un endroit, un monde ou encore un type de relation qu’entretiennent les différents protagonistes d’une histoire. En résumé, il s’agit d’une sorte de code d’honneur, de fraternité, de sagesse et de devoir. Les personnages, qui sont des chevaliers errants, agissent bien souvent seuls pour rétablir l’ordre lorsque le gouvernement se retrouve corrompu ou n’est plus un mesure de faire respecter la loi. Par définition, tous les Wuxiapian se passent dans un Jianghu. 

On oppose le terme « Jianghu » au terme « Miaotang » (signifiant « l’état, le pouvoir »). Là où le Jianghu signifie « la liberté, la nature » (on pense à « Ashes of Time » dans le désert) ; le Miaotang représente la ville, la hiérarchie et, surtout, le poids du pouvoir.

Le Jianghu repose sur la fraternité. Les sociétés du Jianghu proposent des services que l’Etat ne peut pas fournir (prostitution, assassinat, drogues… Ainsi, tous les films de Hong Kong des années 1980/1990 sont des Jianghu’s !). Ces sociétés secrètes répondent à une entraide et à un code d’honneur spécifique, dans un respect et une noblesse extrême. Toutes les histoires de Jianghu traitent de luttes de pouvoir, d’assassinat, de trahison,… et ce, dans l’unique objectif de dérober la place du maître supérieur à tous.

Bien que le Jianghu soit communément associé aux histoires de Wu Xia (popularisées dans les années cinquante à Hong Kong, notamment par Jin Yong et Gu Long), l’univers du Jianghu est une sorte de monde idéal et fantastique. Notez que la manière dont il est scénaristiquement abordé à l’écran est purement fictive.

– Le qipao (旗袍)

Robe mandchoue issue de la dernière dynastie des Qing, elle est portée par les mandchoues à la cour. Il s’agit à l’origine d’un vêtement assez ample. Son caractère érotique fut mis en valeur au début du vingtième siècle de manière à ce qu’elle épouse les formes du corps de celle qui la porte. Ce sont surtout les femmes de classe fortunée qui, dans les années vingt/trente à Shanghai, portent ce type de vêtement sous des manteaux ou des chandails occidentaux.

Signe de richesse, de modernité et de luxe, les prostituées les portèrent également pour attirer les hommes en rue. De multiple films rendent compte de cette habitude culturelle. On peut notamment citer Ruan Lingyu dans « La Déesse » en 1935 ou se pencher sur la production occidentale « Shanghai Express » en 1932 dans laquelle figure Anna May Wong. 

Après la migration des shanghaïens vers Hong Kong (à cause de la guerre civile sur le continent avant quarante-neuf et la fermeture des frontières en cinquante-quatre), on va retrouver ces robes moulantes et érotiques chez les femmes modernes des années soixante. Il est bien évidement difficile de rater la garde-robe fournie de Zhang Manyu dans « In the Mood for Love » : elle ne porte que des qipao’s.

Aux yeux des occidentaux, ce sont des robes chinoises « traditionnelles ». Cette considération est fausse. Contrairement aux idées reçues, le qipao n’est aujourd’hui porté que pour des évènements officiels lorsque les jeunes femmes se doivent d’être présentables (à des réceptions, des soirées, des mariages…) mais sont loins de constituer un référent. De plus, étant donné qu’une forme corporelle parfaite est requise pour porter cette tenue excessivement moulante, rares sont celles qui les portent.

Exemple de qipao.
« In the mood for love » de Wong Kar-Wai, Maggie Cheung.

Le rendez-vous

Yves Montmayeur : « Tigre et Dragon » est un film qui marque le renouveau du Wu Xia Pian (film d’action, de cape et d’épée,…) dans lequel trois comédiennes s’affrontent : la légendaire Cheng Pei-pei qui incarne Jade la Hyène (ancienne actrice de Wu Xia des années soixante), Michelle Yeoh (grande star du cinéma d’action de Hong-Kong) et vous, la jeune actrice que personne ne connaît encore… La particularité de votre rôle dans ce film est que vous incarnez la nouvelle génération de guerrière du Wu Xia Pian. Avec une interprétation très moderne, vous jouez un personnage féminin indépendant, rebelle, qui, d’une certaine manière, rompt avec les codes confucéens classiques de l’époque. Pourriez-vous spécifier comment Ang Lee, le réalisateur, vous a dirigé dans ce rôle qui va à l’encontre du stéréotype de la femme chinoise ? 

Zhang Ziyi : Avant de répondre à votre question, j’aimerais tout d’abord dire quelque chose au public : merci énormément d’être venu cette après-midi. C’est un immense plaisir d’être invitée ici à Cannes pour faire cette Masterclass. 

Je tenais également à spécifier que, de mon point de vue, je ne suis absolument pas un maître ; d’ailleurs, c’est pour ça que j’ai choisi une robe qui me fait ressembler à une étudiante. J’aimerais rester une étudiante pour le reste de ma vie ! Ces vingt dernières années furent vraiment fantastiques pour ma carrière. 

En ce qui concerne « Tigre et dragon », je l’ai tourné… Il y a combien de temps déjà ? Lorsque j’avais dix-neuf ans… et j’en aurai quarante cette année… donc il y a vingt-et-un ans ! C’est fou, je suis déjà si vieille ?! [rires] 

[En réponse au public] Je ne le suis pas ? Merci ! J’ai une fille, elle a trois ans ; et une belle-fille, de treize ans. Je suis très heureuse, j’ai une vie très heureuse… Enfin soit, parlons cinéma, d’accord ? [rires] J’aimerais aussi dire quelques mots en chinois car il y a tant de fans là-bas et ils aimeraient m’entendre parler mandarin… [rires, sifflements et applaudissements] Merci ! 

[En chinois à partir d’ici] A propos du film « Tigre et Dragon », je me suis sentie exactement comme Yu Jiao Long [personnage du film interprété par Zhang Ziyi] pendant le tournage. Je n’avais pas vraiment de plan. Je suis arrivée de manière inopinée dans ce Jianghu cinématographique. Hier soir, j’ai eu la chance de revoir « Tigre et Dragon » projeté au Festival dans le cadre du Cinéma de la Plage. J’estime qu’aujourd’hui, mon expérience et mon ressenti sont totalement différents que lorsque j’ai vu ce film pour la première fois à 20 ans ! 

Scène de combat culte
entre Michelle Yeah et Zhang Ziyi
dans « Tigre et Dragon » (臥虎藏龍).

A l’époque, Ang a décidé que son film se situerait dans un contexte très particulier : celui du Wu Xia. Ainsi, on y retrouve par exemple cet accessoire crucial : « l’Epée de Destinée », symbole de la rancune du Jianghu.

Les sujets traités dans ce film sont universels. Il brasse une multitude de thématiques et met en scène des personnes qui doivent faire face à elles-mêmes ! Au final, le film va se recentrer sur une seule et unique question : « Est-ce notre devoir que de poursuivre un amour libre ? ». 

L’Epée de Destinée maniée par Yu Jiao Long (à gauche),
le personnage de Zhang Ziyi.
« Tigre et Dragon » (臥虎藏龍).

Quand j’avais dix-neuf ans, il était fréquent que je ne comprenne pas ce que le réalisateur voulait de moi lorsqu’il m’exposait ses choix de mise en scène. J’essayais néanmoins de me débrouiller au mieux afin de satisfaire sa vision. Le problème était que je ne savais pas frapper vu que je n’étais pas une actrice ayant appris les arts martiaux depuis l’enfance. J’ai donc du apprendre l’art du combat comme tout le monde afin d’être crédible. De plus, Michelle Yeoh et Zheng Peipei étaient mes seniors. Et je mets un point d’honneur à respecter mes aînées. Aujourd’hui, quand je les regarde à travers ce film, je me rends compte qu’elles sont bien plus grandes que moi ! 

A ce moment là, j’étais tellement plus tendre. Mon jeu était très érotique. Je ne comprenais rien au film. Je ne comprenais pas ce qu’on me demandait de jouer. J’ai appréhendé le tournage comme quelqu’un de tout à fait banal : j’essayais de faire tous ces mouvements,  d’intégrer la dramaturgie… Je n’ai rien fait au préalable avant de tomber dans le tournage de ce film. Je n’avais donc fait aucun choix. Je n’étais pas particulièrement appropriée à l’image que renvoyait le personnage. Ma seule force résidait dans ma volonté à continuer et à me donner à fond pour répondre aux exigences. Malgré tout, j’ai pu continuer à vivre sereinement. J’estime que c’est une grande chance pour moi ! [rires]

YM : Vous êtes une femme modeste, Zhang Ziyi. On se demande bien ce que vous pourriez apporter de plus dans l’art du combat au sein de ce film… Par exemple, on n’imagine absolument pas que vous ne vous êtes entraînée physiquement que 2 mois avant le tournage. Comparée à vos alter-ego féminins du film, on ne détecte absolument pas votre statut de débutante. C’est assez extraordinaire. Est-ce que vous savez pourquoi Ang Lee vous a choisie pour ce rôle ?

ZZ : Il n’avait pas le choix ! Mes fans et amis chinois connaissent sûrement déjà l’histoire, mais je vais la partager avec nos amis français. A ce moment-là, je suis en deuxième année à la Zhongxi (l’Ecole d’Art Dramatique de Pékin) et je viens de finir le tournage de Zhang Yimou, « The Road Home » qui fut mon premier film.

Un jour, un assistant réalisateur m’a demandé d’envoyer des photos à Li An. Il était en train de choisir ses acteurs à ce moment-là, mais j’avais entendu dire qu’il avait jeté les photos juste après y avoir jeté un coup d’oeil.

Comme Zhang Yimou me trouvait très talentueuse, il a pris l’initiative de téléphoner à Li An en lui disant : « Si tu cherches une jeune fille pour ton film, je viens de finir « The Road Home » ; tu peux faire passer une interview à mon actrice principale si tu le souhaites ».

Ce coup de fil de Zhang Yimou a bien évidemment influencé grandement son choix. Je le remercierai toute ma vie pour ça. 

Une fois que j’ai eu cette opportunité de rencontrer Li An, il m’a envoyé suivre un entraînement en arts martiaux de deux mois. Le déroulement de cet entraînement fut loin d’être de tout repos : tous les jours, je suais de tout mon corps, j’étais morte de fatigue et, de plus, je voyais passer devant moi toutes les autres filles castées par le réalisateur… J’ai vite compris qu’elles venaient se préparer en vue du même personnage.

Mon professeur, Xu Lian, fut très important pour moi. Il joue d’ailleurs le rôle d’un policier dans le film. Il ressemble un peu à Chow Yun-fat… Je ne sais pas si vous l’aviez remarqué ! Etant donné que ce fut très pénible de m’entraîner, le réalisateur lui a donné un rôle ! Je m’entraînais tous les jours mais fondamentalement, je ne comprenais pas ce que je faisais. Quel personnage devais-je jouer ? Et que vit-il ? On ne me donnait aucune information. J’étais très troublée.

Un jour il m’a dit : « Tu ne dois pas te soucier du résultat. Fais juste face avec précision au jour qui se présente à toi… et ça ira. » Cette phrase est restée à jamais gravée dans ma mémoire. Et j’ai finalement obtenu le rôle. Parfois, les paroles des gens qui vous entourent peuvent changer le cours de votre destin.

Cette période m’a semblé sans fin, et sans cesse de plus en plus difficile. Je ne voulais pas voir le dire précédemment pour ne pas fausser votre jugement mais… au final, Li An me voulait absolument moi, et personne d’autre. Tout simplement parce que je ne lui ai pas laissé le choix. 

YM : C’est d’ailleurs un trait de votre caractère que vous aviez déjà dans votre jeunesse, non ? Vous étiez quelqu’un de très décidé, quelqu’un qui voulait toujours convaincre, autant dans la famille que dans le milieu scolaire… 

ZZ : Un petit peu. Ma famille est très traditionnelle. Ma mère était institutrice maternelle tandis que mon père était économiste et travaillait également pour le gouvernement. Quand j’étais petite, ma vie était très simple : je n’avais pas vraiment de grands rêves, car l’environnement autour de notre maison était modeste. Dans les yeux de mes parents, seule la valeur du travail prônait. 

On ne faisait pas d’escapade en Chine les weekends car, s’ils ne travaillaient pas avec effort, cela aurait été vite impossible d’élever deux enfants (j’ai aussi un grand frère). Ils n’avaient donc pas beaucoup de centres d’intérêt. Ils n’avaient pas beaucoup de hobbies non plus durant leur temps libre : aller au cinéma, écouter de la musique,… ce genre de chose n’était pas essentiel. Ca n’entrait tout simplement pas dans notre cadre de vie.

Vous vous doutez bien qu’ils avaient encore moins le temps, et même trouvaient superflu  de vous encourager. 

C’est sans doute parce que mes parents appartiennent à une classe de chinois très traditionnels mais, quand j’étais petite, je n’ai pas souvenir d’avoir eu quelqu’un qui me dise « Je t’aime », ou bien « Bravo, tu fais ça très bien ! ».

Plus tard, je suis devenue actrice et j’ai obtenu du succès… mais mes parents ne m’ont jamais dit pour autant « Tu as tellement bien joué dans ce film! ». Au contraire, ils vont toujours relever la barre de leurs exigences au fur et à mesure du temps. A cause (ou grâce) à cet environnement, je n’ai jamais arrêté d’être exigeante envers moi-même. Vous savez, c’est comme à la fin d’un tube de dentifrice ; on sait qu’on peut encore presser ce qu’il reste au fond du tube pour tenter d’en extraite le maximum ! Le personnage de Yu Jiao Long a probablement été fortement imprégné de ma personnalité de l’époque.

Maintenant que je suis mère, je dis tous les jours à ma fille « Je t’aime ! ». Je pense que les enfants ont besoin d’être encouragés, mais il ne faut pas les gâter pour autant ! D’ailleurs Li An traite aussi cette question dans son film. Hier soir en le revoyant au Cinéma de la Plage, j’ai vraiment pu le ressentir. Je me rends compte que, pour être parents, il faut énormément encourager et soutenir ses enfants. Prenez le cas de Yu Jiao Long : si ses parents l’avaient véritablement soutenue, son rêve de Jianghu n’aurait pas viré en tragédie.

Maintenant, arrivée à mon âge, j’estime que quel que soit l’objet que vous désirez ou le but ce que vous poursuivez, il faut avant tout suivre votre coeur. Si le désir est sincère, il primera toujours sur la force.

YM : Il est vrai que dans la majorité de vos rôles (et ce, autant dans les films de Wu Xia que dans les comédies romantiques ou les drames), vous incarnez toujours un personnage extrêmement solitaire ; quelqu’un de toujours sur le qui-vive, qui a peur d’être trahi,… Finalement, je crois que nombre de réalisateurs avec qui vous avez travaillés ont voulu travailler avec vous car ils avaient cerné cette fragilité. 

D’ailleurs, cela me rappelle une phrase de Tony Leung Chiu-Wai dans le film « The Grandmaster » de Wong Kar-Wai lorsqu’il interpelle votre personnage par cette phrase : « Je voudrais révélez la fleur encore obstruée sous ses feuilles. » 

« The Grandmaster » (一代宗师) de Wong Kar-Wai.

Estimez-vous que cette phrase peut résonner pour l’ensemble de votre carrière ? L’enjeu de tous vos personnages n’est-il pas justement de muter d’un enfermement sur soi vers une mise en lumière, une éclosion ? N’y a-t-il pas toujours eu cette nécessité de se révéler, de s’exposer, dans vos personnages ? Voir même dans votre parcours de comédienne à proprement dit ?

ZZ : J’aime de manière très personnelle. Ces personnages ont effectivement quelque chose en commun ; ils sont tous très persévérants. En incarnant ces femmes fortes, j’ai la possibilité de m’installer dans un sentiment de sécurité. Pourtant, ce n’est que récemment que j’ai commencé à vivre ma vie selon mes propres désirs. Aujourd’hui, je fais ce que j’ai véritablement envie de faire mais avant, au fil de ma carrière, je me perdais chaque fois en peu plus en me jetant à coeur ouvert dans mes personnages. Dans ce monde dédoublé, on se sent libre mais lorsque je reviens à la vraie vie, je ne me sens plus aussi libre que je le voudrais.

Très souvent, lorsque je choisis un personnage, j’ai le sentiment qu’il me délivre. Récemment avec Wong Kar Wai pour « The Grandmaster » mais aussi dans le film pour les malades du SIDA, « Love for Life » (最爱). Lorsque je vis dans leur monde, je ne pense pas que je suis en train de jouer, au contraire, j’en profite énormément car ils me permettent de voir la vie sous le prisme d’un regard nouveau! Cette expérience me sort de moi, de mon petit monde, de ma vision étriquée du quotidien. Incarner un personnage aide à ouvrir le champ de vision, il aide à franchir le pas pour partir dialoguer avec le monde.

YM : Pour continuer à parler de « The Grandmaster » (qui, au passage, est votre deuxième collaboration avec Wong Kar-Wai après « 2046 »), vous êtes véritablement sublimée. Il est commun que les personnages féminins soient sublimés dans la filmographie de Wong Kar-Wai mais, en ce qui vous concerne, il a réussi comme nul autre auparavant à révéler des facettes de vous à l’écran que l’on ne soupçonnait même pas. 

Aussi, on scrute la moindre de vos expressions, le moindre de vos tressaillements, afin de décrypter les pensées dans lesquelles vous transportent ce chef-d’oeuvre… En vain. Vous êtes recouverte de maquillage, de robe, de qipao et de toilettes luxueuses particulièrement sophistiquées qui vous servent de masque. Etait-ce une parure intentionnelle, une forme d’armure protectrice ? Une façade permettant de dissimuler votre intériorité ? Intériorité qui, ceci étant dit, se révèle parfaitement à l’écran ! Comment avez-vous préparé en amont cet aspect stylistique ? 

ZZ : Dans ce processus d’élargissement de mon champ de vision, Wong Kar Wai est devenue une personne très importante. La première fois où nous avons collaboré c’était…[elle réfléchit un temps] il y a pas mal d’années! Depuis l’instant où nous nous sommes rencontrés (et que nous avons discuté du projet) jusqu’au moment où il m’a choisie pour le rôle (engendrant ainsi le début du tournage), je n’ai jamais croisé son regard! Je n’avais jamais vu ses yeux. Imaginez-vous pour une jeune fille de vingt ans… vous êtes tellement effrayée !

Ce personnage était un véritable rituel car il requerrait chaque jour un habillage, du maquillage, une coiffure,… Cela prenait généralement trois heures et demie. Cette coiffure était faite par un vieux maître qui avait environ soixante ans et… sa santé n’était pas très bonne. Il boitait un peu. Il venait me faire les cheveux tous les jours en utilisant un zhengqi tong (un appareil/tube avec de la vapeur pour assouplir le cheveu) afin de faire cette grande coupe chinoise old-style ! On passait plus d’une heure là-dessus. C’était ce que Wong Kar-Wai voulait comme modèle… et c’est comme ça qu’il nous torturait ! [petit rire discret]

Lors de cette préparation de trois heures trente, je n’avais pas grand chose à faire car je n’avais ni scénario, ni lignes à préparer ! J’ai donc demandé à mon agent de m’acheter un peu de saké… Pourquoi boire deux gorgées de saké ? Parce que j’avais peur. J’avais peur de rencontrer l’homme-dont-on-ne-voit-pas-les-yeux ! J’avais peur que toute l’ambiance du tournage soit en cantonnais et que je ne comprenne strictement rien [le cantonnais est la langue parlée à Hong Kong ; c’est la langue principale de tous les films de Wong Kar-Wai -à l’exception de « My Blueberry Nights »-, Zhang Ziyi comprend principalement le mandarin, c’est sa langue maternelle dans laquelle elle s’exprime d’ailleurs aujourd’hui]. C’était un moment où je n’avais pas le moindre sentiment de sécurité.

Parce que je n’y pensais pas tant que ça. Je savais bien que, de toute façon, trois heures trente plus tard, je serais en train de tourner et que, a priori, on allait me dire ce que j’étais sensée faire à ce moment là. Je ne pensais pas à ce qui arriverait dans une heure, un an, dix ans. Je n’avais aucun plan concernant le futur de ma carrière… Et je n’ai jamais pensé à des choses plus lointaines que mon lendemain.

Lorsque Wong Kar-Wai enleva vraiment ses lunettes, j’ai ouvert grands les yeux ! En fait, je n’aurais pas du être aussi nerveuse. Parmi tous les réalisateurs, c’est celui qui me comprend et me connaît le mieux. Lorsque j’ai tourné « The Grandmaster » pour lui, c’était le moment le moins paisible de ma vie. Un jour, j’étais dans un état d’esprit très anxieux et mélancolique, je travaillais tous les jours. Je l’invite dans ma pièce de repos, et j’ose lui demander : « Est-ce que tu peux me donner congé ? ». 

Durant le tournage, vous pouvez imaginer l’inestimable coût des moyens de production qu’il est possible de perdre en un seul jour… Pourtant, il fut d’accord. Je me souviens de lui à l’époque. Il savait que je traversais une mauvaise passe. Alors, il m’a demandé en me rassurant, presqu’en s’excusant : « Quand penses-tu vouloir revenir sur le tournage ? Si tu reviens je t’attendrai. » [Note du rédacteur : cette phrase dite en chinois est exactement la même que celle prononcée par Gong Er, le personnage interprété par Zhang Ziyi dans « The Grandmaster », lorsqu’elle se confie à Tony Leung juste avant de retourner dans le Nord et qu’ils ne commencent leur échange épistolaire.]

Donc je pense que c’est grâce à cette relation, grâce à lui que j’ai pu recevoir ces douze prix d’interprétations très prestigieux ! Mais encore plus important : c’est un ami vraiment très important dans ma vie. C’est le premier qui a su que j’étais enceinte. A ce moment-là, j’étais aux États-Unis et je participais au Med Ball. 

J’étais enceinte de cinq mois et personne n’était au courant ! Ensuite, une fois le Med Ball terminé, nous nous sommes vus dans un restaurant à New York… J’ai oublié où c’était… On a bu un verre et ce fut la première personne avec qui j’ai partagé ma grande nouvelle. 

Dans cette vie, je n’ai pas seulement tourné plein de films pour de grands maîtres ; j’ai aussi eu la possibilité de créer des amitiés solides et c’est probablement la chose la plus heureuse, voir la plus riche, que je connaisse.

YM : Cette tristesse dont vous nous avez parlé est dans chacun des plans, des gros-plans, des close-up,… D’ailleurs, au-delà de la chorégraphie martiale et de vos prouesses de combattantes, il y a un jeu de regard fortement mis en valeur dans « The Grandmaster ». C’est comme s’il y avait un travail approfondi de composition chorégraphique oculaire! Tout s’exprime par votre regard. 

ZZ : Ce n’est pas facile à diriger un acteur lorsqu’on veut qu’il n’utilise que ses yeux pour faire passer une émotion ou un message… Peut-être qu’il y est arrivé parce qu’il me comprend, qu’il me connaît… Et qu’il sait si bien quels potentiels se trouvent en moi qu’il arrive aisément à les faire sortir.

Là, j’ai vraiment envie de partager avec vous le nouveau film d’Almodovar, le réalisateur espagnol, que j’aime vraiment beaucoup. Quand ils étaient sur le tapis rouge, j’ai croisé Penéloppe Cruz et… elle apparaissait une nouvelle fois dans un film d’Almodovar ! Je suis toujours très touchée par ce genre de relation à la fois amicale et professionnelle. Je pense que, au-delà de ce lien d’acteur-réalisateur, avoir un compagnon qui vous comprend et vous accompagne dans votre parcours personnel pendant plusieurs années est une chose vraiment magnifique. Le réalisateur peut mieux aller chercher différents potentiels chez un acteur dont il connaît les retranchements. Quand je les ai vus apparaître ensemble sur ce tapis, j’ai directement été remplie d’attentes pour ce nouveau film d’Almodovar ! J’avais hâte de le voir ! Ils ont travaillé ensemble sur tant de films, elle a été tant de fois sa protagoniste principale… Qu’allait-il advenir et quelles nouvelles trouvailles nous réservaient-ils ?

Finalement, peu importe le type de personnage que Wong Kar-Wai veut que je joue. Qu’il prenne trois ou cinq ans pour finir son film, je serai toujours désireuse de m’engager dans un projet qu’il initie. 

YM : D’un côté, on ressent chez vous cette volonté de trouver une sorte d’ « âme-frère », c’est-à-dire quelqu’un avec qui vous allez pouvoir vous entendre et créer une vraie relation cinématographique (que ce soit Wong Kar-Wai ou Zhang Yimou). 

De l’autre côté, on voit que vous êtes très attirée par l’énergie d’une nouvelle génération d’auteurs. Je pense notamment à « Purple Butterfly » de Lou Ye. Finalement, cela vous plaît que votre carrière oscille entre grosses productions et projet d’auteurs encore inconnus, non ? 

Vous n’êtes pas vraiment une actrice qui se cramponne coûte que coûte à la célébrité. Au contraire, vous vous confrontez à de nouveaux défis sans jamais vous perdre dans une mécanique de jeu répétitive. 

ZZ : A vrai dire, je suis quelqu’un de très spontanée, qui ne fait pas de plan, qui laisse les choses arriver. Un peu comme Yu Jiao Long, mais pas aussi sauvage qu’elle. Quand je choisis des films, s’il y a un petit détail qui me touche, il y a des chances que j’aille faire un essai. Je n’ai pas vraiment de grandes ambitions. De mon premier film jusqu’à aujourd’hui, je me demande toujours exactement la même chose : comment m’emparer de ce personnage et bien le jouer. Un fois le film terminé, quelle que soit la répercussion ou le succès reçu, je ne m’en préoccupe pas.

Ma longue marche sur cette route de l’audiovisuel a été parsemée de malentendus. Les gens me voient uniquement quand un de mes films est projeté. Par exemple, pour « The Road Home », qui est mon premier film qui a été à la Berlinale. Ou encore « Tigre et Dragon », qui a reçu beaucoup d’admiration de la part d’un public fan du cinéma chinois éparpillé dans le monde. Sans oublier les prix qui sont venus par la suite. 

J’avais à peine une vingtaine d’années, mais tout le monde ne voyait que le résultat. Ils se sont tous mis à dire : « Cette fille est tellement ambitieuse ! Elle a joué dans ce film car elle savait qu’il serait sélectionné à Berlin, et qu’elle aurait éventuellement une chance d’aller aux Oscars ! ». 

Après que toutes ces choses se soient passées, on m’a fait porter cette casquette. Mais les gens oublient de mettre les choses dans le bon ordre : ils oublient les efforts que vous avez fournis pour pouvoir arriver à ce niveau-là. Ils ne voient que le résultat. Depuis l’Académie et durant tout mon parcours, j’ai subi beaucoup de malentendus et de pression.

J’estime que le contexte des médias de l’époque et le reflet des impressions générales sont différents aujourd’hui. Je n’ai jamais vraiment compris ce que le public voyait en moi. Mais une chose est sûre : entre ce que vous imaginez qui je suis et ce que je suis réellement, il y a une différence inouïe ; ce n’est définitivement pas la même chose !

Cette situation désagréable fut un peu la faute de tout le monde. Une jeune fille n’ayant aucun background débarque soudainement de nulle part. Il est logique que tout le monde demande combien de temps de carrière elle a derrière elle. Mais le problème n’est pas là. Le problème réside dans le fait qu’ils vont juste critiquer ce que tu n’es pas. Ils n’iront pas chercher pourquoi et comment j’ai réussi à extraire un tel résultat. C’est ce type de maturité qui m’a donné quelque chose comme… [elle hésite] une sorte de motivation, de force invisible ! Et je veux continuer d’honorer consciemment cette force. Enfin bref. On dirait bien que je digresse, n’est-ce pas ? [rires]

YM : Donc, d’une certaine manière, vous regrettez cette époque où les actrices n’étaient pas exposées au dénigrement et aux critiques permanentes publiées sur les réseaux sociaux ?

ZZ : Si je considère mon expérience personnelle, je n’ai jamais porté d’attention à ce genre de choses désagréables. Surtout quand il s’agit de critiques gratuites qui visent autrui. Le contexte d’aujourd’hui est fort différent. Je me souviens lorsque Zhang Yimou me disait : « Tu ne dois pas t’expliquer à qui que ce soit. Sois simplement toi-même. » J’ai toujours retenu ce conseil. Maintenant, dès que je vis un évènement important, la première chose que je demande est : « Est-ce réel » ?

YM : Vous avez cité à l’instant les films d’Almodovar où il y a souvent des rivalités entre femmes. Pourriez-vous expliquer comment vous gérez ce type de rivalité au sein de l’industrie cinématographique chinoise ? Je pense notamment à vos relations avec les grandes actrices de votre génération telles que Fan Bingding, Zhao Wei, Gong Li,… Je comprends bien que vous n’avez pas cette perspective de carriériste ambitieuse mais comment cela se traduit-il entre vous ?

ZZ : [à Yves Montmayeur sur un ton très sérieux] Vous voulez initier un combat ? [silence… suivi de rires] Ce n’est pas une question très… gentille [rires]. Non mais il faut savoir que, dans cette industrie, il y a de la compétition partout. Je n’ai jamais vraiment prêté attention à cela. Aujourd’hui, j’ai quarante ans et les jeunes acteurs/trices n’ont pas plus d’une dizaine d’années ! Il y a beaucoup d’autres personnes dont l’influence de la carrière est grande. La seule chose que je puisse faire, c’est essayer de faire de mon mieux. Le reste est hors de mon contrôle ! [à Yves Montmayeur sur un ton très sérieux] T’es content ? [silence… suivi de rires] 

YM : Oh, si vous voulez mon avis, l’issue du combat est connue d’avance : je sais très bien qui l’emportera… [regard complice]

ZZ : [le coupant] Bois donc d’abord un peu d’eau !

YM : Un autre point atypique de votre carrière repose sur cette ouverture que vous avez sur l’étranger. On connaît votre participation active aux blockbusters américains (avec « Mémoires d’une Geisha » de Rob Marshall ou « Rush Hour » aux côtés de Jackie Chan) mais également votre engagement dans le cinéma coréen (dans « Princesse Musa ») et le cinéma japonais (dans « Suzuki Seijun » et « Princess Raccoon »). 

Qu’est-ce qui vous pousse à franchir ces frontières ? 

ZZ : Parfois… Il n’est pas nécessaire de réfléchir autant. Par exemple, la première fois que j’ai tourné « Rush Hour II », je me suis dit : « Woaw, je peux travailler avec Cheng Long [Jackie Chan] ! ». Aller aux Etats-Unis pour voir comment on tourne des films là-bas, c’est juste génial! Ils m’ont fait une offre, je l’ai acceptée… Ils me voyaient comme quelqu’un d’apte à se battre et ils m’ont finalement donné un personnage relativement diabolique. 

Jackie Chan et Zhang Ziyi dans « Rush Hour II ».

Après l’avoir expérimenté, j’ai commencé à recevoir sans arrêt des propositions d’Hollywood et ce, pour le même type de personnage ! J’ai vite décidé que j’y mettrai un terme ; je m’étais bien amusée et cela m’avait suffit comme expérience. 

Par contre, pour « Mémoires d’un Geisha », il faut savoir que pour nous, les acteurs asiatiques, c’est un film dont on est très fier étant donné que c’est très rare qu’une asiatique apparaisse en tant qu’actrice principale dans un film hollywoodien de si grande envergure. 

Ma toute première réflexion fut : « C’est génial que l’industrie hollywoodienne respecte notre travail en donnant des vrais personnages à jouer ; on est capable de faire autre chose que de se battre ! » 

J’ai récemment tourné un film dont la sortie est imminente. C’est un film hollywoodien à effets spéciaux ; un film de monstres, « Godzilla ». Pourquoi ai-je accepté cette proposition ? C’est très simple : il m’ont donné un rôle qui a des choses à exprimer, sans uniquement utiliser mon visage ou mon nom. A vrai dire, je les remercie fortement de m’avoir ouvert cette possibilité.

C’est une invitation d’acteur, pas une invitation de star.

Jouer une chinoise, jouer une asiatique juste pour sa figure et ses yeux bridés,… J’espère vraiment que lorsque les films hollywoodiens nous inviteront encore, nous, les « acteurs asiatiques », ils nous proposeront des rôles emplis de sentiments, et pas des rôles soi-disants chinois. [applaudissements]

YM : Tout au long de votre carrière hollywoodienne, est-ce que vous avez constaté une évolution dans la manière dont était perçus les acteurs étrangers ? Et, plus spécifiquement, un changement de mentalité concernant la considération des acteurs chinois ? Est-ce que vous considérez que nous vivons une époque où l’on s’éloigne enfin des stéréotypes ? 

ZZ : Oui, je l’ai ressenti. Considérez cela : si vous êtes acteurs, il faut apprendre à être patient. A vrai dire, j’ai refusé beaucoup de rôles peu importants. C’est une pente glissante qu’il vaut mieux ne pas emprunter. Lorsqu’on m’en propose, je me demande à moi-même : « Pourquoi irais-je les tourner ? ». 

Heureusement que la patience m’a permis d’accéder à des films qui valaient le coup d’être tournés et d’aborder des personnages qui valaient le peine d’être travaillés pendant des mois. 

Enfin… Ca peut sembler contradictoire car mon prochain rôle sera dans un film dont le personnage principal est un énorme monstre du nom de  Godzilla ! Mais je peux vous assurez que ça valait le coup ! [petit rire de sa part]

YM : Qu’est-ce qui vous déçoit dans le regard que porte l’industrie sur vous ? Quels sont les rôles que vous aimeriez qu’on vous propose et qu’on ne vous donne pas ? Quels sont les thèmes que vous voudriez aborder ouvertement ? Qu’est-ce que vous voudriez voir émerger dans l’industrie cinématographique chinoise aujourd’hui ?

ZZ : En fait, il y a beaucoup de personnages que j’aimerais interpréter, mais je n’en ai pas encore eu l’occasion. J’aimerais beaucoup me diriger vers un film de réalisme social. Les femmes des films socio-réalistes ont des liens tellement plus directs avec le monde, avec l’environnement moderne. J’estime que cette énergie initiale pourrait être encore plus forte. 

Tout le monde sait que, en Chine, les conditions de tournage sont particulières. Nous avons un système de censure très strict. Donc… il faut être patient ! Et attendre de superbe personnage. J’ai la foi et je sais qu’il y en aura encore.

YM : Et si cela n’arrive pas de la part d’un producteur ou d’un réalisateur, envisagez-vous de vous emparer de la caméra pour monter vos projets et défendre vos idées ?

ZZ : J’y ai toujours pensé et toujours voulu le faire… Mais c’est vraiment difficile d’avoir une part où vous êtes particulièrement satisfait(e). Arrivée à cet âge, il est important d’avoir conscience de ses propres valeurs ; que signifient les films dans lesquels on a joué et quels message veulent-ils transmettre ? A l’époque je n’y pensais absolument pas mais maintenant, je considère cela très sérieusement.

YM : Vous considérez-vous comme féministe (que ce soit par le biais du cinéma ou d’autres médiums) ? 

ZZ : A vrai dire, être actrice… Je veux dire, être actrice d’un âge mûr peut être difficile. De plus, nous pouvons rencontrer en Chine des types de problèmes similaires à ceux du monde entier ; c’est à dire que les rôles féminins ne sont pas aussi abondants et la parité est difficile à gérer dans le domaine artistique. 

Est-ce que vous rencontrez aussi le même genre de problème en Europe ?

YM : Tout à fait. Même si la France compte de plus en plus de réalisatrices et de productrices… Mais, effectivement, en Chine, je suppose qu’elles sont moins médiatisées. 

ZZ : Mmh. A vrai dire, c’est une question de choix. En ce qui me concerne, je préfère avoir un cachet bas et jouer des héroïnes très fortes. Ce type de film est généralement classé « art et essai » ou « film d’auteur » [« Wenyi » ou « 文艺 », qui se traduit en chinois par « Art et Littérature »]. D’un côté, je dois faire face à une réalité cruelle : quelle part du marché du cinéma est encore donnée aux films Wenyi ?

Lorsque je voyage, je passe la plupart de mon temps dans l’avion et je vois souvent des films avec des héroïnes principales qui ont un caractère particulièrement fort. Le dernier film de Nicole Kidman où elle joue une détective, « Destroyer », je l’ai vu dans l’avion, et une fois fini, je me suis dit « ce film est tellement bien !! ». Une fois descendue de l’avion, je suis allée me renseigner : quand ce film a été projeté aux États-Unis, combien de temps a-t-il été projeté, les chiffres de son box-office et surtout, pourquoi personne ne connaît ce film! C’est la réalité. Si vous voulez faire un film Wenyi, vous devez vous rendre compte que les cinémas ne vous donneront que quelques jours pour projeter votre film !

Et voici une donnée encore plus réaliste : si les investisseurs, c’est-à-dire ceux qui sortent l’argent, savent que votre film ne va se vendre que sur quelques jours, ils vont réfléchir à deux fois avant de s’impliquer dans le projet.

En tant qu’actrice, je crois que les acteurs professionnels espèrent tourner dans des films ayant de la profondeur, de l’énergie et des valeurs sociales. Mais, au final, il y a aussi beaucoup de gens qui acceptent de faire des films entièrement commerciaux. 

Donc je me demande : pourquoi est-ce qu’aux grands festivals (comme celui de Cannes par exemple), les gens viennent si chaleureusement des quatre coins du monde ? Ici, on va voir des films qu’on n’aurait pas vu habituellement. On est dans un contexte particulier qui élargit nos connaissances culturelles. Dans son propre pays, on ne les voit pas car on n’a tout simplement pas l’occasion de les voir.

YM :  Bravo. Merci. Nous allons à présent passer aux questions du public. 

Masterclass retranscrite par Clarisse Degeneffe et publiée le 26 mai 2019.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :