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L’âge d’or (1930) de Luis Bunuel : Le désir sans limites.

Lya Lys dans « L’âge d’or » (1930)

Véritable scandale lors de sa sortie le 28 novembre 1930 – au même titre que le plus récent film de Martin Scorsese, La dernière tentation du Christ sorti en 1988, et qui engendra un attentat au cinéma « Espace St-Michel » à Paris -, ce film de Luis Bunuel dont le scénario fut co-écrit avec le peintre surréaliste Salvador Dali s’efforce de dépeindre la passion dévorante entre deux êtres, et de retranscrire l’essence du désir sexuel.

Le film s’ouvre sur une séquence proche du documentaire animalier montrant une bataille entre deux scorpions, suivie par la mise à mort d’un rat par l’un des deux. Un carton précise que le scorpion est une espèce vivant dans des régions chaudes et dont le venin mortel est capable d’abattre une créature d’un gabarit bien plus important que le sien. Première métaphore animalière pour encadrer le propos principal du film : le désir charnel et la passion amoureuse, tous deux destructeurs et aliénants.

L’un des plans suivant met en évidence un groupe de papes entourés par des rochers, qui deviendront plus tard des squelettes. Potentiel symbole de la lente disparition de la foi et du christianisme dans une société hantée par les passions primaires. Ce n’est pas un hasard si une partie du film se passe à Rome, ville incarnant par essence le christianisme, et c’est pour cela que le plan zénithal sur le Vatican prend un sens critique lorsqu’il est placé au sein d’un tel film : « indécent » et explicitement sexuel.

Ironiquement, « l’âge d’or » est un terme ancien lié aux mythologies grecque et romaine désignant la période suivant la création de l’Homme, période de prospérité au cours de laquelle la justice et le Bien dominaient.

Nous pourrions considérer que ce film est une antithèse de ce que la mythologie nomme « âge d’or » étant donné que les deux protagonistes (un homme et une femme amoureux fous) sont situés au paroxysme de l’immoralité et pensent avant tout à eux-mêmes, à leur passion ardente réciproque, et cela au détriment de la vie civilisée ainsi que de la famille.On peut d’ailleurs entendre à un moment donné la voix de la femme affirmer à voix haute : « Quelle joie d’avoir assassiné nos enfants ! ».

Plus encore que les liens familiaux, ce sont aussi les objets et leur vie même que ces personnages mettent en péril. Cette absence de pitié s’illustre par une scène dramatique et à la fois comique pendant laquelle l’homme, sans raison valable, pousse et renverse un homme aveugle pour s’emparer du taxi que ce dernier venait de demander.

Dans une très belle scène d’une grande sensualité provocatrice, la femme dévore littéralement la main de son amant, qu’elle engloutit à pleine bouche, et qu’elle ressort, dépourvue de doigts. C’est avec ce restant de main, ce moignon, que l’homme caresse par la suite le visage dévoué de la femme aimée. Leur amour est sans limites, peu importe ce qu’ils abîment, souillent ou détruisent sur leur passage. Cette fougue démesurée est extrême également en cela qu’elle va jusqu’au désir quasi-scatologique. Une scène au début du film illustre la rêverie de l’homme, songeant à sa dulcinée, en tenue de soirée, couverte de bijoux, assise dans une posture inconvenante et s’adonnant à une activité d’un caractère biologique peu attrayant.

Gaston Modot et Lya Lys dans « L’âge d’or » (1930)

Le titre équivoque pourrait également désigner l’âge qu’ont les personnages (encore jeunes), période bénie de la vie au cours de laquelle ils peuvent se permettre d’aimer comme ils ne le feront plus jamais une fois installés chacun dans leur vie bourgeoise. Les comparaisons animalières affluent tout au long du film, et semblent symboliser véritablement le rut, la sexualité débordante des personnages.

Dans ce film, tout semble perturbé et remis en question : la moralité, les limites de l’amour, la question de l’identité au sein d’un couple passionné, la pitié ainsi que l’empathie. Il s’agit donc à la fois d’un très beau film sur l’amour, mais également d’une satire de la morale, remettant en question notre compassion.

Plus encore qu’un film sur le désir, il s’agit d’un film sur le manque et l’absence. L’absence de l’autre, et la rêverie générée par la pensée de moments sensuels. À plusieurs reprises, le personnage masculin rêve au corps de sa bien aimée, et s’en mordille la lèvre inférieure.

Un très beau plan sur la gorge saillante de la jeune femme rappelle cette célèbre photographie de Lee Miller réalisée par Man Ray – qui d’ailleurs déplaisait à ce dernier et que la jeune femme a su recadrer et a rendue célèbre. L’érotisme de la nuque renversée, le surgissement du surréalisme de l’image pour suggérer la passion et le regard amoureux sont des éléments communs au film et à cette photographie.

Lee Miller par Man Ray (19

C’est L’amour fou (1937) de Breton dont on aperçoit les prémices dans ce film, c’est la passion entre le couple Man Ray/Lee Miller et le travail sur l’érotisme – parfois extrême (notamment avec Salvador Dali et l’aspect scatologique de la sexualité) – que L’âge d’or nous offre à voir. C’est en cela que ce film est si important : il ouvre de nouvelles voies artistiques et thématiques, tout en étant emprunt de son contexte historique.

Écrit par Marion Bevilacqua le 23/05/19.

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