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Forman vs. Forman (2019) : triomphe de l’individu

Dans les salons d’art au XIXème siècle, la critique savante empruntait volontiers à l’autorité d’un homme dont on admirait la méthode : Sainte-Beuve. Les amateurs voyaient Sainte-Beuve se distinguer d’un académisme un peu poussiéreux qui croyait détenir encore le monopole de la critique. Sa méthode : approche empathique de l’œuvre par le vécu de son auteur ; l’édifice comme un élément indissociable de l’artisan qui en érige des piliers fondateurs jusqu’aux finitions les plus délicates. Proust s’en était indigné, à raison sans doute, et avait déclaré : « cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. ». En 2019, la séance du film documentaire sur Milos Forman dans la salle Buñuel du Palais des Festivals à Cannes démontre pourtant l’intemporalité du procédé, et contre toute attente, la cohésion sensible qu’il réveille entre l’auteur et son lecteur.

Il est tentant d’arguer devant Sainte-Beuve que l’approche empirique de l’œuvre empêche de concevoir l’art comme un domaine qui n’obéit qu’à lui-même. Faire de « l’art pour l’art » chuchotait Hume puis s’égosillait Gauthier. Seulement voilà, ce que nous montre le film de Helena Trestíková et de Jakub Hejna, c’est que si Forman est un grand instigateur de liberté, c’est parce qu’on a tenté de lui passer un bâillon. En se refusant à faire du politique dans une Tchécoslovaquie empreinte de l’idéal communiste, Forman se politise. L’Audition, Les amours d’une blonde, des films qui sans être anti-communautaires, osent affirmer l’individu dans une farandole de gros plans, dans une narration intimiste, dans un visage, dans une voix soliste, dans une main, dans une cuisse ou un mollet ; le corps social filmé par les propagandistes devra laisser la place au corps humain, sublimé, magnifié, moderne et émancipé. Le titre des amours d’une blonde suffit à raconter le sentier emprunté par Forman en dehors des clous qui balisent la route du régime. La particularité physique devient sujet d’intérêt principal, et elle s’accapare la pluralité des amours, tout converge autour d’elle, tout vient garnir cette petite anomalie qui devient une colossale insolence contre les tenants du pouvoir politique. La jeune blonde, c’est l’entreprise de Forman : d’apparence innocente et ingénue, en réalité un raz de marée à contre-courant.

Ce que dévoile le documentaire c’est aussi à quel point la plume de Forman ne quitte jamais vraiment son nid. L’échec commercial de Valmont est très vite négligé par le cinéaste qui depuis les Etats-Unis observe le succès de la Révolution de velours, la chute de la mainmise communiste et la proclamation de la République fédérale tchèque et slovaque. Quelques années plus tard, c’est Larry Flint qui fait son apparition : manifeste effréné des voix qui se sont dressées contre la censure. Larry Flint n’est qu’une figure sortie du lot par Forman, il est le visage sur lequel se projettent tous les portraits des causeurs, des bavards, des jacteurs auxquels on a voulu passer la muselière. Sur le tournage d’Amadeus à Prague, Forman est constamment suivi, filmé, photographié par la police secrète tchécoslovaque, son équipe est infiltrée, espionnée, régulée. Et voilà que Mozart ose raconter le triomphe de l’individu sur la masse. Salieri, van Swieten, ce sont des voix uniformes, sculptées par l’exigence traditionaliste de la cour Autrichienne. Amadeus construit par Forman est l’explosion d’un rire perçant dans le paysage monocorde de Vienne. Plus de portées, plus de notes, plus de génie, un visage insolent, unique et qui dresse malicieusement son postérieur devant les censeurs.

Man on the Moon, Vol au-dessus d’un nid de coucou, toujours ces voix qui retentissent encore plus fort quand on se hasarde à les encadrer dans la marge. Si la vision de Sainte-Beuve s’aveuglait sur les possibles forces du hasard dans la création, elle ne met pas en péril la sensibilité du regard devant l’œuvre ; et c’est bien cette sensibilité autour de laquelle Helena Trestíková et Jakub Hejna ont voulu faire un film. Si Forman fait rire, pleurer, espérer c’est bien parce qu’en regardant son pays changer Forman a un jour ri, pleuré et espéré.  

Article rédigé par Nicolas Cury et publié le 23 mai 2019

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