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Masterclass d’Alain Delon : « Je ne perds jamais, jamais vraiment ».

Alain Delon dans Le Samouraï de J-P. Melville (1967).

Dans le cadre de la projection de Mr Klein (1976), réalisé par Joseph Losey et produit par Alain Delon, ainsi que de la remise d’une palme d’or d’honneur à l’acteur, ce dernier a donné publiquement une masterclass en salle Bunuel au festival de Cannes. Revenant sur sa carrière, ses rencontres, les films au sein desquels il a joué, l’acteur affirme avec enthousiasme d’être présent, de recevoir cette palme, et érige sa carrière au stade de plus grande fierté. Mais lors de sa première venue sur la croisette en 1957, Delon n’était pas encore celui qu’il deviendrait très vite : l’un des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma.

Discussion animée par Samuel Blumenfeld, critiques et historien du cinéma pour Le Monde.

Pourriez-vous nous parler de votre premier souvenir cannois ?

Je ne me souviens pas très bien de ma première venue à Cannes, parce que j’étais avec une fille qui me plaisait ».

Pourriez-vous nous parler du début de votre carrière ?

Ma carrière est un accident. Si je n’avais pas rencontré les femmes que j’ai connues, je n’en serais pas là, et je ne serais peut-être même pas en vie aujourd’hui. Un jour, Yves (Allégret) est venu me voir dans ma loge et m’a dit une chose qui m’a marqué pour toujours, qui a été d’une importance capitale pour toute ma vie. Il m’a dit « Écoute Alain, écoute-moi bien. Ne joue pas. Regarde comme tu regardes, parle comme tu parles, écoute comme tu écoutes, fais tout comme tu le fais. Sois toi et ne joue pas, vis ! ». Je n’ai jamais joué dans tous les films que j’ai faits, je vis mes rôles, je ne joue pas. Et ce n’est jamais drôle pour la femme qui vit avec moi (rires), un jour je suis un flic, le lendemain je suis un curé. La différence essentielle entre un comédien et un acteur, c’est que je suis un accident, comme jean Gabin, comme Lino Ventura. Faire du cinéma et du théâtre c’est une vocation, on s’y prend très tôt, et on devient un comédien. Il y a des comédiens absolument fabuleux, comme Jean-Paul Belmondo par exemple. Et puis il y a les gens comme moi.

Pouvez-vous nous raconter cette soirée au cours de laquelle vous deviez lire le scénario de Plein Soleil chez Monsieur Clément, et vous ressortez de chez lui avec un rôle autre que celui qui devait vous être attribué ?

Ça s’est passé près des Champs-Élysées, où habitait René Clément. Il y avait les deux producteurs, René et sa femme. Sa femme qui était tout pour lui, et en qui il avait une énorme confiance. Et puis je discute avec les producteurs, et moi je leur dis ce que je pense gentiment, je leur explique que ce rôle n’est pas pour moi. Et Clément s’énerve « Mais comment ! Qui êtes-vous pour parler comme ça ?! Vous n’avez rien foutu ! ». Je lui réponds « Oui peut-être que je n’ai rien foutu, mais je sais que ce rôle n’est pas pour moi, moi je veux celui-là ». Et à ce moment là, il y avait Madame René Clément qui était au fond de la cuisine là-bas et qui dit « Réné chéri, lé pétit a raison ! » (rires). C’était fini.

Ensuite, c’était Rocco et ses frères.

Oui ça il faut toujours le préciser parce qu’en général les gens le mettent toujours avant Plein Soleil, mais c’est le contraire. Rocco je l’ai fait en 1961, et c’est parce que Visconti a vu Plein Soleil, qu’il a été voir les producteurs et qu’il leur a dit « Je veux absolument qu’il soit Rocco ».

Et s’il ne vous avait pas vu, Visconti n’aurait pas tourné Rocco.

Ça je ne sais pas, peut-être qu’il aurait trouvé quelqu’un d’autre.

Plus tard, avec La piscine, c’est vous qui sortez Romy Schneider du quasi oubli dans lequel elle se trouvait à la fin des années 1960.

On me lit le scénario de La piscine, je trouve l’histoire très bonne, on me dit qu’on veut le faire avec une actrice américaine qui s’appelle Angie Dickinson, une star à l’époque. Je ne sais pas pourquoi, moi je voyais Romy. Parce que je savais qu’elle était en déroute, qu’elle ne faisait plus rien, qu’on ne voulait plus d’elle.  Je ne voyais pas quelqu’un d’autre. Les producteurs n’étaient pas d’accord.  Je leur ai dit « Écoutez maintenant vous m’emmerdez, ça sera Romy Schneider ou pas de film ». Ils ont réfléchi, puis on a fait le film. Ça a été un triomphe. Un film magnifique. Et elle devient la grande actrice française.

Dans votre carrière, il y a un film à part, qui va d’ailleurs être projeté ce soir à Cannes. C’est Mr Klein de Joseph Losey. C’est un film que vous produisez. Et je tiens à dire que, de nos jours, à une époque où la tolérance n’est pas toujours de mise, c’est un film que vous produisez avec Losey, un communiste. Le scénario est écrit par Franco Solinas, également communiste. Et vous, vos opinions ne sont pas secrètes, on sait que vous êtes gaulliste. Vous travaillez avec des gens qui ne sont pas de votre bord avec une tolérance que l’on aimerait bien retrouver aujourd’hui. Qui plus est, Mr Klein est un film qui parle de la rafle du Vél d’hiv, un tabou au cinéma.

J’ai voulu faire ce film parce que c’était tout ce que je ne connaissais pas, tout ce que je n’étais pas, et tout ce que j’allais découvrir. J’ai dit à Joseph que je voulais faire cela. Que dans le film je ne voulais pas que mon personnage soit arrêté, je voulais qu’il vive la rafle du vél d’hiv, je lui ai dit « Je veux cette fin là ». Voilà pourquoi je l’ai fait.

C’est tout de même exceptionnel que plusieurs décennies plus tard vous soyez encore ici, là avec Mr Klein, en toute majesté. Comme le dit votre Jef Costello dans Le Samouraï : « Je ne perds jamais, jamais vraiment ».Vous voyez vous ne perdez jamais, jamais vraiment.

Jamais vraiment. Mais vous savez, c’est grâce à eux (montrant le public).

Grâce à eux, absolument.

Masterclass retranscrite par Marion Bevilacqua, le 20/05/19.

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